Haut-perchés sur le toit du Pérou

Haut-perchés sur le toit du Pérou

La Cordillera Blanca nous obsédait quelque peu depuis plusieurs semaines d’autant qu’on en voyait poindre les plus hauts sommets depuis diverses positions plus au Nord. Ce massif, situé en plein cœur du Pérou s’étend du Nord au Sud sur 180km et 20km (à vol d’oiseau sûrement !!) d’Est en Ouest et son nom est hérité de l’aspect bien enneigé de ses sommets. Ce ne sont en effet pas les glaciers et les pics à plus de 6000m d’altitude qui manquent ici, même si les effets du réchauffement de la planète sont malheureusement notables !

Nous décidons donc d’y passer le temps qu’il faudra, d’en profiter à fond avant de devoir rallier ensuite le Sud plus rapidement, bus, et vélo- » pouce » à l’appui pour rejoindre les parents de Laurent de visite fin avril ! Malgré une période pour s’attaquer à la cordillère la plus élevée du Pérou encore peu propice – nous n’échapperons pas à la large traîne de l’hiver serrano (la meilleure période étant Juillet et Août) – nous partons en quête de liberté (oui, oui, toujours plus), de grands espaces, de froid et d’austérité ! Mais avant cela, retour à Chuquicara, petit pueblo situé à 600m d’altitude, où les températures dès le lever de soleil frôlent les 40°C, au pied d’un canyon aride, dans lequel coule le Río Santa. Nous remonterons ce même fleuve presque jusqu’à sa source à l’extrême Sud de la Cordillère Blanche.

Du chaud, du désert, du caillou en apéritif !

Nous démarrons donc depuis ce village au décor de western, à la fraîche pour profiter de l’ombre que nous offrent les versants abrupts du canyon. Le début de l’ascension devant nous mener en 2 jours et 100km à Caraz, à 2300m et au pied de la cordillère, se fait de façon graduelle. L’état de la route, une piste rocailleuse et sablonneuse ralentit notre progression, d’autant que les quelques véhicules se rendant dans les mines environnantes y transitant nous enveloppent d’un voile de poussière à leur passage. Nous profitons tout de même avec engouement de cette chaude et lumineuse journée pour apprécier les montagnes aux multiples coloris et formes qui bordent le tumultueux fleuve Santa, ainsi que les quelques mangues juteuses tombées récemment des seuls arbres poussant dans ce désert.

Cette première journée sera ponctuée par la rencontre d’un couple de belges cyclo-voyageurs, les « cestpartipouruntour » que nous croisons et avec qui nous partageons nos impressions péruviennes et de voyage, par la traversée de villages fantômes sûrement rayés de la carte après le tremblement de terre de 1970, puis par la première crevaison du périple pour Laurent. Après plus de 5000km parcourus, le pneu arrière commence à présenter quelques brèches…sûrement une crevaison qui en appellera d’autres !

La nuit nous surprendra dans le village minier de Huallanca (du Nord de la région Ancash) où nous chercherons désespérément un logement. Nous sentons une hostilité (et non hospitalité) hors-normes dans ce village, car ni les hôtels, prétendument pleins, ni la mairie, ni les écoles, ni les habitants ne tenteront de nous venir en aide pendant les 2 heures de recherche. Finalement, une bonne âme, celle de la professeure du village, nous sera salutaire et nous proposera une pièce pour y passer la nuit.

Nous sommes aux portes du célèbre Canyon du Canard – ou Cañón del Pato – qui n’est au final que la continuité de la partie basse du Río Santa que nous venons de remonter. Sa renommée est surtout due à ses 35 tunnels qui jalonnent les 20 premiers kilomètres de la route à nouveau asphaltée et à certaines vues abyssales sur le Santa. Mais pour nous, l’étape de la veille restera la plus emblématique du canyon, par son aspect sauvage, brut et coloré. L’entrée dans le Callejón de Huaylas, corridor formé par le fleuve Santa et creusant une vallée entre la Cordillera Blanca et la Cordillera Negra, nous permet de distinguer dès lors les premiers sommets et glaciers dans une ambiance plus verte et fraîche, voire douce. C’est ainsi que nous débarquons dans la bien-nommée Caraz Dulzura - douceur – qui nous accueille au pied des magnifiques Alpamayo et Huandoy !

Fromages, miel et lagunas en entrée !

A Caraz, l’heure est au repos, ou plutôt à la « requinque » pour une Julia toujours souffreteuse, ainsi qu’au choix de notre itinéraire dans les montagnes. Un petit saut « vélos à vide » à la magnifique Laguna de Parón à 4000m nous donne le ton de l’exigence de la traversée de la cordillère : altitude, météo changeante et pistes cabossées.

Après une bonne cure de miel-rhum-citron, des vivres pour vivre sereinement 4 jours en autonomie (on a toujours peur de manquer), et une météo à peu près clémente (à l’heure du départ), nous partons à l’assaut des montagnes, notre itinéraire tracé… ou presque… En effet 10km après le départ, nous changeons nos plans initiaux pour attaquer la traversée plus tôt que prévue et franchir un autre col majestueux.

De Yungay, à 2500m d’altitude, nous entreprenons donc une belle grimpette qui nous mène au cœur du Parc du Huascarán, à plus de 4700m : le Port ou Portachuelo de Llanganuco, au-dessus des lacs glaciaires éponymes. Au bord de ces lagunas, nous effectuons notre premier stop-bivouac au pied des glaciers du Huascaran Norte trônant à plus de 6600m et du Huandoy. A peine à 3900 m d’altitude, nous nous sentons infiniment petits aux pieds de ces géants. Le cadre est juste époustouflant, les nuages fuyants, le coucher de soleil, puis le ciel si pur et rempli d’étoiles, nous offrant des vues, des couleurs et des moments magiques. Il n’y a plus qu’à espérer qu’un tremblement de terre ne vienne pas troubler notre tranquillité en provoquant un décrochement du glacier du Huascaran suivi d’une avalanche venant tout raser en contre bas, tel que ce fut le cas en 1962 puis 1970, effaçant de la carte plusieurs villages comme Yungay, et faisant plus de 80 000 morts dans l’ensemble de la vallée.

Bon, nous sommes toujours là pour vous raconter ces histoires, rien à déclarer niveau géologique ! Nous continuons notre chemin sur un terrain chaque fois plus accidenté et avec des vues toujours plus surréalistes sur la vallée encaissée - quebrada de Llanganuco, le Huascarán ou le Chacraraju, théâtres du désormais sur-fréquenté trek de Santa Cruz. C’est à 4700m, à quelques encablures du col, et alors que le ciel se fait plus menaçant que la 2ème crevaison du voyage a lieu (adieu stats de rêve). Même vélo, même pneu, même combat…ou presque, faut dire qu’à 4700m, actionner avec intensité la pompe à air relève un peu de l’exploit. Mais cela nous vaut une surprenante et majestueuse visite, celle du Roi des Andes, le condor, que l’on voit pour la première fois. Enfin, ce vol perçant au-dessus de nos têtes ressemblait plus à un vol de repérage d’une future proie, pour ne pas dire charogne, qu’à une visite de courtoisie. D’un coup, les va-et-vient de la pompe se sont faits plus rapides et gonflants !

4718m, nous franchissons le col par une étroite brêche ne laissant apercevoir de l’autre côté que de gros nuages noirs chargés de grésil qui s’abat sur nous aux premiers virages…une longue et pénible descente s’amorce ! La piste en mauvais état ne permet pas de descendre tambour battant, et nous souffrons un long moment de la pluie cinglante qui vient martyriser nos visages et nos mains. Enfin redescendus sous la barre des 4000m, nos corps commencent à se réchauffer et le retour à la civilisation se fait progressivement. A Yanama, nous trouvons refuge pour la 2ème fois du voyage dans la paroisse fondée par Padre Ugo et développée par des religieux italiens Salésiens, sous l’égide de l’ONG Opération Mato Grosso. C’est ainsi que nous les retrouverons essaimés un peu partout dans la Sierra au Pérou, et peut-être en Bolivie. Gîte, couvert (une bonne pasta à l’italienne et une bière offerte par Padre Manuel !!) et une douche bien chaude nous sont offerts. De quoi repartir d’attaque le lendemain.

Cette fois-ci, nous nous trouvons sur le versant oriental de la Cordillère Blanche, mais les nuages entravent la vue des montagnes les plus hautes. S’enchaînent un petit col à 4090m, puis une belle et longue redescente dans de grandes vallées verdoyantes où les torrents des glaciers déversent leurs eaux limpides. Et si l’on tentait une petite pêche à la truite histoire de ne pas perdre la main… Sans succès, nous repartons avec une averse qui nous colle aux basques. La fin de l’étape tourne un peu au calvaire, les chemins sont de pire en pire et l’on continue de descendre alors que l’objectif d’arrivée est bien plus haut. Heureusement, la dernière portion, la montée, est de nouveau asphaltée et le soleil vient baigner de ses chauds rayons notre arrivée à Chacas.

Chacas, à 3400m, est un autre de ces villages reconstruits après le tremblement de terre de 1970, mais de façon bien plus authentique que les Yungay, Caraz ou Huaraz côté occidental. Ceci grâce au même Padre Ugo qui a également implanté un atelier de charpente et ébénisterie dont les productions des élèves et maîtres ornent aujourd’hui toutes les maisons de la Plaza de Armas ou sont exportés aux quatre coins du monde.

Cette halte nous permet de rencontrer Camille une expat’ installée à Lima, elle a créé son blog récemment pour promouvoir et faire connaître les produits locaux et savoirs-faire péruviens aux péruviens ! Manoaboca : de la main du producteur à la bouche du consommateur, c’est comme ça qu’on aime le commerce ! Même si nous avons l’eau à la bouche de parler de fromage, de chocolat, de bon pain au levain, point de répit, nous reprenons notre route vers de nouveaux sommets.

Asphalte, Pluie, Neige en plat de résistance !

La route vers la Punta Olímpica semble plus reposante eu égard au revêtement de la route. 30 km de montée régulière doivent nous permettre d’atteindre « tranquillement » ce col mythique à 4890m, mais c’est sans compter sur un ciel bien menaçant qui commence à déverser sa pluie glaciale et insidieuse, qui nous congèle mains et pieds et qui ruine notre moral. La neige apparaît à 4500m, les 400 derniers mètres vont être un long chemin de croix, l’altitude croissante et le poids de nos vélos ne nous aidant pas ! Laurent désespéré propose d’ailleurs de planter la tente, là, sous la neige en plein milieu de l’ascension. On se remonte le moral mutuellement et finalement, un tunnel, creusé 200m sous le col vient nous soulager de quelques lacets glacés et nous venons à bout de la Punta Olímpica en 5h ! Après un peu plus d’un kilomètre de traversée à tâtons, on redécouvre enfin la face occidentale de la Cordillère Blanche, et comme lors de notre première traversée, le soleil pointe le bout de son nez pour nous offrir une descente olympique, sous les craquements des glaciers vers la spectaculaire quebrada Ulta !

Des envies de bivouac nous prennent dans ce fond de haute-vallée mais l’aspect marécageux nous en empêche et nous redescendons un poil pour profiter d’une soirée enserrés par les montagnes, en surplomb d’un cours d’eau qui gobera en moins d’un quart d’heure les deux cuillères du pêcheur amateur ! Point de truites sauvages au menu du soir…

Le lendemain matin, la descente est une sinécure pour rejoindre Carhuaz, laissant découvrir le majestueux et imposant Huascarán Sud, toisant tout le Pérou du haut de ses 6768m. Nous remontons jusqu’à Huaraz, capitale de la région, ainsi que celle du trekking-andinisme (et aussi celle du klaxon) ! On atterrit justement dans un repaire de trekkeurs, à l’Hostal El Tambo, petite adresse sans prétention, pas évidente à trouver mais où la propriétaire accueille de manière vraiment agréable tous les (cyclo-)voyageurs. Le temps d’un jour de repos et de réflexion, nous décidons alors de jouer la carte d’une nouvelle traversée de la cordillère par la route du Pastoruri, célèbre sommet de la Cordillère, de manière à n’avoir pas de regret et à vivre une aventure unique dans ce fabuleux terrain de jeu !

Puya, et crême Mont Blanc en dessert

Les deux jours qui suivent nous donneront raison tant les côtés sauvage et pittoresque de la traversée nous auront marqués ! La vallée que l’on remonte est différente de celles rencontrées lors des deux premières traversées. Plus large, plus pastorale avec des vues aérées sur les nombreux sommets et glaciers environnants, nous prenons un plaisir fou à pédaler sur cette piste au milieu de la pampa et des Puya Raimondii que nous ne vous présentons plus. En effet, nous profitons de ces paysages pour sortir quelques clichés photos afin de tenter notre chance pour le concours-photo organisé par Magazine Carnets d’Aventures. Notre photo « puya puya » fera finalement partie des finalistes pour faire la couverture du prochain hors-série « Voyage à vélo » et même si nous avons finalement perdu, nous en sommes fiers !

Sur la route du Cambio Climático, nous pédalons les trente kilomètres qui nous mènent au col Huarapasca (4820m, nouveau record, wouhou ! Eh oui on roule sur le Mont-Blanc) au pied du Pastoruri en montée régulière, au milieu de quelques bergeries et des glaciers toujours plus proches. Le Parc National du Huascarán a pris pour exemple le glacier du Pastoruri, accessible à tous pour caractériser ce changement climatique. Une étude diachronique montre le recul (et donc la fonte) du glacier depuis 30 ans, et en effet celui-ci a reculé de plus de 500m et ne représente désormais plus qu’une fine couche de neige…à méditer !

Nous reprenons notre route et pensons que le tour est joué et que la descente va nous accompagner pour les derniers kilomètres. Que nenni ! Sur 15 km, nous restons sur un grand plateau, descendons de quelques mètres pour en reprendre d’autres plus nombreux, franchissons d’autres mini-cols, serpentons autour des montagnes qui nous livrent à chaque virage une nouvelle façade, de nouvelles couleurs, et de nouvelles formes ! En basculant sur le versant oriental, la vue se dégage aussi plus au Sud où la Cordillère Blanche prend fin laissant place à la somptueuse Cordillera Huayhuash, ou la plus discrète Cordillère Huallanca ce qui nous permet de penser que nous nous approchons du but. Une dernière remontée, une petite crevaison (faut quand même pas oublier les bonnes choses !), un passage à 4890m l’air de rien, nous reprenons notre souffle et glissons vers la jonction finale, talonnés par l’orage et la pluie et un peu de grésil pour fêter ça !

Ouf ! Nous avons vaincu l’altitude, le froid, la neige et cette magnifique chaîne montagneuse en une douzaine de jours de bonheur et de souffrance mêlés !

Voici le profil des 500km parcourus en 9 étapes :

perfil complet CB

A partir de maintenant, le compte à rebours est lancé pour rejoindre Ayacucho, bien plus au Sud, où les parents de Laurent nous rejoignent d’ici quelques jours. Et face à la fatigue accumulée, le relief toujours aussi accidenté, l’été toujours pas vraiment là et le trafic d’un axe central plus dense, nous privilégierons quelques étapes à vélo et le reste en transports motorisés. Mais nous vous raconterons tout ceci en préambule d’un nouvel article sur le Sud péruvien ! Pour l’heure, repos, visites en famille, et bons petits repas !