Terre de Feu, Terre de Vent, Terre du bout du monde

Terre de Feu, Terre de Vent, Terre du bout du monde

Punta Arenas est la dernière grande ville continentale de ces terres sud-américaines que nous parcourons maintenant depuis 13 mois.
La route se prolonge en cul-de-sac plus au Sud vers le Fort Bulnes qui veille sur le Détroit de Magellan.

Pour notre part, nous mettons le cap vers l’Est pour rejoindre la tant attendue, la mystique et venteuse Terre de Feu, dont le territoire est divisé entre le Chili et l’Argentine.

Débarquement en Terre de Feu

 Ce cap implique forcément de franchir le fameux détroit, non pas à la nage vous imaginez bien. D’un coup de transbordeur, nous posons le pied sur la Grande Île de Terre de Feu à Porvenir. Battu par les vents, bordé par le détroit et la Baie Inutile, ce village chilien n’a pas connu la croissance des villes argentines de cette zone isolée. En effet, sur les 170 000 habitants de la isla, seuls quelque 7000 peuplent la partie chilienne. Il faut dire que sur l’archipel que les colons ont commencé à peupler à la fin du XIXème siècle et début du XXème, il fallait avoir les nerfs bien accrochés pour résister aux vents continus et aux températures n’excédant quasiment jamais 10°C, sans compter sur le faible ensoleillement, en particulier en hiver.

Afin d’occuper le terrain et chasser, pour ne pas dire anéantir, les civilisations autochtones de Selk’nams et Onas, les nouveaux grands propriétaires terriens firent de l’exploitation ovine leur fer de lance. Aujourd’hui, les estancias, grands domaines agricoles, qui comptent des dizaines de milliers d’hectares offrent un ratio plutôt confortable par tête de mouton : au minimum 1 bête / Hectare (chiffre pouvant monter à 1 bête / 6-7 Has), la qualité du pâturage n’étant pas très riche en ces terres méridionales. La vie de mouton n’est pour autant pas de tout repos en ces latitudes australes, car il est la cible privilégiée des pumas (pas en Terre de Feu où ce grand prédateur n’est pas parvenu à se glisser mais dans tout le reste de la Patagonie), des vols de voisins peu scrupuleux, mais surtout des rigueurs climatiques de la zone. En effet, été comme hiver, il vit toute l’année en pâture, et quand la neige tombe et recouvre les immensités planes de la steppe, des centaines de bêtes par troupeau meurent de faim ou de froid, et ce annuellement. Et les estancieros eux, rivalisant de grandeur par l’étendue de leurs terres, doivent veiller sur ces troupeaux disparates par le biais de leurs peones à chevaux. Des estancias que nous avons connues, les plus grandes comptent plus de 100 000 hectares de terre pour 40 000 têtes d’ovins et quelques milliers de bovins mais il était courant, avant la redistribution des terres par les gouvernements socialistes (notamment au Chili), soit avant 1970, que les propriétaires possédassent plus d’un million d’hectares.

Après cette petite digression historico-pastorale, revenons à nos propres moutons vélocipèdiques. A peine débarqués du transbordeur en compagnie d’autres cyclos, dont le jeune viking suédois Henrik rencontré quelques temps auparavant à Villa O’Higgins, nous découvrons aussi en longeant la Bahía Inútil la rudesse du climat. Malgré nos couches thermiques en laine merino, nous sommes bien plus frileux que ces moutons fuégiens qui paissent tranquillement. D’un calme plat et de généreux rayons de soleil nous réchauffant un peu, nous basculons dans un épisode tempétueux de forts vents et de pluie. Fortuitement une estancia à l’heureux nom de « La Fortuna » nous ouvre ses portes. Juan le cuistot des peones (ceux qui surveillent les troupeaux de moutons) nous invite à tomar once (le goûter pour nous) puis à une soupe de cordero ; ici point trop de légumes, tout n’est que pommes de terre et agneau légèrement faisandé pour le plus grand plaisir de Julia.

Cette première expérience dans une estancia confirme les dires de tous les voyageurs ou habitants de la région, ce n’est donc pas un mythe que les Fueguinos – habitants de la Terre de Feu – en général, et les estancieros – administrateurs ou rarement propriétaires des estancias – en particulier sont très généreux et accueillants malgré leur austérité de prime abord liée à l’inhospitalité de la région. Du coup, quand une petite cabane de berger ne nous sert pas d’abri pour la nuit, nous trouvons toujours refuge dans une estancia où une chambre ou une maison équipée de son incontournable cuisinière à bois, est immédiatement mise à notre disposition pour dormir à l’abri du vent. Ce n’est pas l’espace qui manque dans ces fermes composées de plusieurs maisons, car il faut bien loger tout le personnel notamment en saison de tonte où des équipes d’esquiladores parcourent la Patagonie et tondent à tour de bras les milliers de bêtes, parfois en des temps record (1min30 par mouton pour les meilleurs). Tout ça est bien évidemment fait de manière ancestrale (de même que le castrage des agneaux, cf Luis Sepulveda dans Le Neveu d’Amérique par ex.) et le résultat sur les moutons est parfois surprenant.

En outre, la Terre de Feu chilienne nous offre à voir son lot d’animaux plus ou moins sauvages, les éternels guanacos qui rivalisent avec les moutons pour le pâturage, quelques nandous, des flamants roses, des condors par dizaines et des renards peu farouches qui nous rendent visite mais le comble du spectacle réside dans l’observation d’une colonie de manchots ou pingouins rois ayant élu domicile au bout de la Bahía Inútil. Fascinés par leur manège et leur manière de communiquer nous restons aux abords de leur zone de reproduction et de vie un bon moment, à profiter de cet instant unique.

Petite intrusion venteuse en Terre de Feu chilienne

Nous décidons de partir quelques jours à l’assaut de la Terre de Feu chilienne reculée et sauvage à souhaits. Après un court tronçon passé bien à l’abri dans un pick-up pour éviter un mauvais vent de face, on se retrouve dans une partie plus boisée, où les forêts de lengas (Nothofagus, hêtres de Terre de Feu) viennent nous protéger du vent et border la belle Laguna Blanca. Outre les castors, introduits par les argentins dans l’espoir de faire fortune avec l’industrie de la fourrure, il paraît que la zone est infestée de truites et de saumons. Malheureusement les abords du lac, avec vent de face, ne se prêtent pas à une pêche efficace et c’est encore un essai infructueux du pêcheur en herbe. Concernant le castor, il fait des ravages détruisant des forêts entières et modifiant les cours d’eau par ses barrages, n’a pas de prédateurs, si ce n’est l’homme qui, aujourd’hui, souhaite son extermination, non plus pour sa fourrure (l’industrie de la fourrure a fait flop aussitôt naissante) mais pour ses aspects invasif et bouleversant sur l’écosystème et l’environnement naturel.

De Pampa Guanaco, lieu bien isolé et peu fréquenté du Chili, nous aurions aimé passer en Argentine par le Paso Bellavista, mais alors que le cours d’eau à traverser à gué nous aurait amplement permis de passer à cette période, le poste frontière s’avère fermé pour des questions purement administrativo-pratiques. On sent bien ici la réticence des autorités à maintenir tant de postes-frontières ouverts (on en a dénombré plus d’une dizaine sur la seule région argentine de Santa Cruz) surtout quand ceux-ci sont purement touristiques et ouverts à peine quelques mois dans l’année. C’est une déception car nous allons devoir rebrousser chemin et emprunter ensuite un axe routier bien trop transité à notre goût. Par la magie du stop (ou plutôt de la prise en otage du moindre pick-up pointant le bout de son nez), nous revoilà au croisement d’Onaisin connu des cyclos pour disposer d’un abri anti-vent surnommé le « refuge des 4 vents ». Nous entamons alors quelques dizaines de kilomètres peu agréables du fait d’un trafic important et d’une route toujours en ripio.

Entrée en Terre de Feu Argentine

Nous franchissons la frontière Argentine au Paso San Sebastian, avec vue sur l’Océan Atlantique depuis tant de temps délaissé. La toponymie et les paysages nous font songer un instant à l’ambiance et aux saveurs des bars à pintxos du Pays Basque ibérique. Mais le rêve est de courte durée, car malgré le retour d’une route enrobée, le trafic s’intensifie avec des argentins toujours plus inconscients au volant, nous frôlant ou nous imposant des incartades sur le bas-côté caillouteux.

Nous arrivons enfin dans le petit village de Tolhuin, situé à une petite centaine de kilomètres d’Ushuaïa et dressé sur les hauteurs du Lago Fagnano, qui nous apporte la promesse de douceur, chaleur et repos. En effet, la célébrissime boulangerie/pâtisserie/cafétéria de la Unión, nationalement connue et reconnue pour son ambiance et ses produits, n’en est pas moins réputée à l’international par la création de la Casa de Ciclista. Ainsi, depuis une trentaine d’années, Emilio le philanthrope, accueille tous les voyageurs de passage, en particulier les cyclotouristes, dans son antre, entre sacs de farine et pots de Dulce de Leche… Le voyageur a alors tout le loisir, en se reposant, de goûter à l’ensemble des spécialités, de l’empanada à l’alfajor, en passant par les incontournables – petites viennoiseries gourmandes – concoctés par le boulanger, que dis-je, l’armada de cuisiniers et de boulangers de l’institution fuégienne.

Dernière ligne sinueuse et éprouvante vers Ushuaïa

Un peu de réconfort et de forces nous trouvons ici avant de donner l’ « assaut » final de notre traversée de part en part de la cordillère. Un dernier bivouac au bord du Lago Escondido, le très petit col de Garibaldi, mais surtout la pluie, le vent et la neige nous attendent sur ce dernier tronçon.
Nous arrivons tant bien que mal à Ushuaïa au pied du Canal Beagle, frigorifiés de la tête au pied, avec toutes les couches de vêtements dont nous disposons, comme sur l’altiplano bolivien ! Mais l’excitation et l’émotion sont à leur comble en voyant la ville s’approcher et le canal s’offrir à nous. De nouveau, les jambes tournent sans forcer et nous guident naturellement vers le port où trône l’indéfectible panneau de la « Fin del Mundo ». Nous nous prenons au jeu de l’incontournable photo-souvenir avec nos vélos qui nous ont accompagnés sans faille jusqu’ici.

Nous passons quelques jours dans cette ville que nous trouvons plutôt agréable et que nous apprenons à découvrir autrement grâce à nos adorables hôtes Nico et Cele qui se préparent eux aussi à se lancer dans la grande aventure du cyclotourisme à travers l’Argentine. Nous avons même un charmant petit appartement à notre entière disposition. Entre farniente à l’appart’, bons repas partagés, asados typiquement argentin, balades dans la ville et ses alentours – Harberton et le village de pêcheurs d’Almanza – et découverte du Parc National Lapataia nous prenons du bon temps et les jours filent à une allure folle. Il est bientôt temps de se séparer et pour nous de mettre le cap encore un peu plus au sud. Merci à eux pour cet accueil si chaleureux !

En route vers notre bout du monde

L’île de Navarino de l’autre côté du canal Beagle nous fait de l’œil. Cette île chilienne, appartenant à l’archipel du Cap Horn et dont Puerto Williams est l’unique ville nous donne des envies d’aller encore un peu plus au Sud. Pendant ces quelques jours nous avons eu le temps de trouver la manière la plus « économique » et simple de se rendre sur Navarino, distante de 4 milles nautiques à peine, pour réaliser ce rêve !

Les tensions transfrontalières et la navigation sur Beagle soumise à la météo ne facilitent pas la tâche. Nous nous orientons finalement vers l’agence Ushuaia Boating qui effectue la traversée avec un zodiac… On ne vous raconte pas l’épopée ! Au moindre coup de vent, étant donnée la taille de l’embarcation, la traversée peut être annulée. Heureusement, le matin de notre départ, le vent est faible et ne se lèvera qu’en fin de traversée. Nous sommes 7 passagers, avec une quantité de bagages importante, 2 hommes d’équipage, et nos deux vélos, amarrés tant bien que mal sur la structure pneumatique. La sensation d’être dans une coquille de noix en pleine mer, laquelle commence à remuer substantiellement, est bien réelle. Julia ne se sent pas au mieux. La roue arrière de Cortix (vélo de Laurent) baigne désormais complètement dans l’eau sous la traction du moteur. Au bout de ¾ d’heure de navigation nous arrivons enfin sur les côtes de Navarino, à Puerto Navarino où nous attend l’inspection sanitaire chilienne (SAG) qui contrôle comme à chaque frontière si nous n’entrons pas sur le territoire chilien avec des fruits ou légumes entre autres. Nous avons d’ailleurs adopté une nouvelle technique pour faire passer en douce nos graines/céréales…la preuve en image !

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Haut les miches !

Un minibus nous conduit ensuite à 50km plus à l’Est, à Puerto Williams afin d’y officialiser notre entrée sur le territoire. Nous voici donc dans la ville la plus australe du monde qui confère à Ushuaia un statut quelque peu usurpé, même si historiquement Ushuaia a été fondée avant Puerto Williams.

Puerto Williams nous apparaît comme une petite bourgade bien plus tranquille qu’Ushuaia, où 80% de ses 3000 habitants font partie de l’Armada de Chile et où le tourisme est sensiblement moins développé. Les touristes viennent surtout ici pour profiter d’un trek de quelques jours, réputé mais peu fréquenté, Los Dientes de Navarino, évoluant entre les formations montagneuses finales de la Cordillère des Andes et dont les reliefs évoquent des dents acérées. Nous disposons de 4 jours, avant d’embarquer pour Punta Arenas, que nous préférons mettre à profit en parcourant à vélo la route la plus australe du monde qui s’achève à l’Est à Caleta Eugenia. Ce sera donc ici pour nous notre Monde du bout du monde comme l’écrit Luis Sepulveda, à l’issue de plus de 16 000 km et 14 mois de vadrouille. Les spots à bivouac y sont innombrables et magnifiques, entre petites baies, plages engazonnées, canal Beagle et montagnes.

Nous profitons d’une rencontre avec Jorge, un espagnol installé dans un bus sur une plage (il propose différentes activités outdoor dont le kayak de mer), pour l’aider avec ses amis locaux à nettoyer une plage de ses nombreux déchets laissés par les pêcheurs de (crabe royal ou araignée) et transportés par le vent. Nous passerons en leur compagnie une agréable soirée au coin du feu.

Retour vers le continent et cap au nord

Notre périple vers le Sud s’achève donc ici et le temps de la remontée vers le Nord est venu. Nous embarquons dans un transbordeur sur lequel nous allons passer 30 heures entre îles autrefois territoire des Alacalufs ou Kawesqar, canaux, détroits, glaciers suspendus se jetant dans la mer, otaries, pingouins et même une baleine aperçue à quelques encablures du bateau, direction Punta Arenas. notre séjour à Punta Arenas où nous passons 2 jours signe également la fin de notre parcours chilien.

Maintenant, place à la multi-modalité pour remonter tranquillement vers Buenos Aires !